Les Sources des iris modernes

L'évolution des iris, depuis De Bure jusqu'à Cayeux.

Par Laure ANFOSSO. [1]

Bien que les Iris soient connus depuis des siècles, au plus profond de notre histoire, puisque l'on en retrouve déjà des représentations dans l'Antiquité, les premiers hybrides proposés par les hommes et peu à peu répandus dans le monde ne remontent qu'au début du 19e siècle. Ce furent des Européens, et parmi eux des Français qui participèrent à ce formidable développement qu'ont connu les Iris, et c'est grâce à eux, à tous ces amoureux des Iris, qui les ont peu à peu améliorés et travaillés, que nous pouvons aujourd'hui apprécier les nouvelles variétés.

C'est au début du 19e siècle que furent introduits et vendus dans le commerce les premiers Iris des jardins, à l'époque de l'allemand Von Berg et du français De Bure (tous deux étaient nés dans les années 1780). Von Berg, apparemment n'introduisit pas dans le commerce les nombreux semis qu'il décrivit et nomma en latin. Par contre, aux alentours de 1822, De Bure nomma 'Buriensis' , un plicata qui fut la première variété d'Iris de jardin vendue dans le commerce. Cette variété resta longtemps célèbre et on en parla beaucoup dans la presse horticole. De Bure obtint par la suite, vers 1830, plusieurs centaines d'autres variétés d'Iris. Il est certainement celui qui a influencé le développement des nouvelles variétés que nous connaissons actuellement.

Dans les années 1820 à 1840, un autre français, Mr Jacques, influencé par les travaux de De Bure, introduisit des Iris dans le commerce. Ces variétés n'eurent pas beaucoup de succès, à l'exception de 'Aurea' , qui était encore considéré comme un des meilleurs jaunes au début de notre siècle. Jacques, jardinier en chef du domaine royal de Neuilly à Villers, était un des plus éminents horticulteurs français de la première moitié du 19e siècle. Il fit mieux connaître les Iris et entraîna Lémon, pépiniériste de Belleville à se spécialiser dans les Iris. En 1840, grâce à ses catalogues largement distribués, il fit connaître une centaine de variétés qu'il obtint par des croisements naturels et auxquelles il donna soit des noms de pays, soit des noms latins. Le plus beau de cette série qu'il appela 'Jacquesiana' , en l'honneur de Mr Jacques, était un brun pourpre sombre. Il se trouve encore dans plusieurs collections historiques, comme l'est 'Madame Chéreau' variété à laquelle il donna, en 1844, le nom de la femme du président de la Société Nationale d'Horticulture. Cette variété plicata eut beaucoup de succès tout au long du 19e siècle et même au début du 20e siècle. Pendant dix à quinze ans, au milieu du 19e, Lémon introduisit de nouvelles variétés chaque année. Celles-ci commencèrent à apparaître dans les catalogues de Louis Van Houtte de Ghent, de Victor et Eugène Verdier à Paris et de John Salter en Angleterre. Ils offrirent plus tard leurs propres semis pour rivaliser avec ceux de Lémon et aussi pour augmenter la réputation de leur propre pépinière.
Après la guerre Franco-prussienne de 1870, l'intérêt qu'avaient suscité les Iris déclina peu à peu en Europe. Par contre en Amérique du Nord, les premiers immigrants, dès le début du 19e siècle, avaient apporté avec eux des Iris. Quelques pépiniéristes mirent en vente des hybrides d'Iris germanica et florentina, et vers le milieu du siècle quelques hybrides de Lémon ; puis des hybrideurs américains produisirent leurs propres semis.

En Angleterre, Sir Michael Poster, professeur de physiologie à l'université de Cambridge, fut à cette époque un des chercheurs pionniers dans le domaine des Iris. Il les étudiait depuis longtemps et cultivait de nombreuses espèces qu'il recevait d'Europe et du Proche-Orient, envoyées par des amis ou des missionnaires. Il produisit de nombreux semis et obtint des hybrides de différentes espèces. Parmi ceux-ci se trouvaient des hybrides d'Oncocyclus 'Dilkash' , 'Dorak' , 'Ismali' ... mais aussi des hybrides d'Iris spuria. Mais Sir Foster est surtout connu pour ses travaux sur les grands Iris barbus. Après sa mort, en 1907, quelques-unes de ses meilleures variétés furent introduites dans le commerce : 'Caterina' , 'Crusader' , 'Kashmir White' ... Il laissa toutes les notes détaillées, accompagnées de dessins qu'il avait recueillis à son ami W.R.Dykes. Celui-ci prit sa succession, amassa une importante collection qui fut la base de ses recherches. C'est dès le début de la guerre de 1914-18 qu'il commença à faire des croisements. Mais la plupart de ses variétés ne furent distribuées qu'après sa mort accidentelle en 1925.

L'amélioration spectaculaire des Iris au début du 20e siècle fut le résultat du passage des diploïdes aux tétraploïdes (la différence étant dans le nombre de chromosomes). Mais à cette époque-là, ni les chromosomes, ni les gênes n'étaient très connus, et le succès de ces premiers hybrideurs qui ignoraient, pour la plupart cette différence, était le résultat de leur intuition et d'un immense effort ; car ils transférèrent les différentes couleurs et les types de couleurs des diploïdes à petites fleurs sur des tétraploïdes d'une seule couleur blanc ou pourpre à fleurs plus grosses. Quelques variétés de jardin furent produites par croisements entre tétraploïdes, mais les meilleurs résultats, dans ces années d'évolution, furent obtenus en les croisant avec des diploïdes du 19e siècle. Et c'est à partir de ces croisements qui donnaient la plupart du temps des triploïdes stériles, qu'apparaissaient de temps en temps un tétraploïde à grosses fleurs, avec une forme nouvelle, une bonne substance et un beau plant.

La plupart de ces nouveaux Iris, hybridations réalisées par des pionniers, venaient de France et d'Angleterre. En France, la célèbre firme Vilmorin à Verrière, qui existait déjà depuis deux siècles, proposait ses propres variétés, les premiers hybrides tétraploïdes qui pouvaient rivaliser avec les semis de Foster : le bicolore vieux rose et chamois foncé 'Isoline' , le pourpre, lavande et bronze 'Tamerlan' , et le bleu violet 'Oriflamme' . Puis dans les années qui suivirent le mauve 'Alcazar' , le blend violet et cannelle 'Dejazet' , et le violet rouge et marron sombre velouté 'Ambassadeur' . Ce dernier fut leur plus gros morceau, mais à cause de la première guerre mondiale, ils ne firent pas de publicité autour de lui mais firent des stocks pour l'introduire plus tard. 'Dejazet', de parents inconnus, fut la première étoile dans les ancêtres des nouveaux blends, d'une grande valeur comme parent. Dans le sud de la France, à Balaruc-les-Bains, Ferdinand Denis, un industriel en retraite, inspiré par les travaux de Foster, rechercha un parent pour donner une forme particulière à ses semis. Il choisit 'Ricardi' , une forme d'Iris mesopotamica, recueillie en Palestine par un de ses amis A. Ricard. En l'utilisant avec des formes d'Iris pallida, il obtint le bleu violet clair 'Andrée Autissier' , le mauve pâle, 'Melle Schwartz' et le blanc bleuté 'Blanc Bleuté' . Il donna certaines de ses variétés à des pépiniéristes pour les introduire dans le commerce comme 'Mme Claude Monet' , et 'Melle Schwartz' .

Les variétés citées ci-dessus jouèrent un rôle actif dans le développement des Iris, mais la plupart de celles-ci n'atteignirent les Etats-Unis que peu de temps avant la première guerre mondiale. C'était la nouvelle race des Iris : les plants possédaient de grandes tiges bien branchées et des fleurs plus grosses. Mais un léger manque de substance les faisaient faner rapidement au soleil et les hybrideurs américains commencèrent à les utiliser pour les améliorer. C'est d'ailleurs à cette époque-là que fut créée aux USA l'American Iris Society et que débuta là-bas cet immense essor des Iris, qui ne devait pas cesser d'augmenter et qui leur a permis d'accéder au premier rang dans le monde pour les Iris.

En France, Lionel Millet, pépiniériste de Bourg-la-Reine, utilisa 'Ricardi' avec son bleu lumineux 'Corrida' pour créer 'Souvenir De Lætitia Michaud' , un excellent self violet. Le croisement Iris cypriana X Iris pallida le récompensa par le pourpre bleuté sombre 'Souvenir De Mme Gaudichau' qu'il mit en vente sur son catalogue, mais dont il ne vendit aucun plant. Ferdinand Cayeux entra en scène quelques années plus tard que ses compatriotes, mais tout de suite il les distança par la quantité et la qualité des Iris qu'il introduisit. Ses Iris, vainqueurs de la Dykes Medal française : 10 médailles remportées pendant 10 ans de 1928 à 1938, comprenaient des variétés connues par les amateurs et les hybrideurs à travers le monde des Iris : 'Pluie D'Or' , Député Nomblot' , 'Jean Cayeux' , 'Mme Louis Aureau' ... variétés qui figurent éminemment dans le développement des Iris modernes, puisque pour la plupart on les retrouve dans les ancêtres de variétés récentes, partout dans le monde.

Mais malheureusement, la seconde guerre mondiale a mis un terme à ce formidable essor des Iris en Europe et surtout en France. La Dykes Medal Française, après 1938, ne fut plus décernée et l'Iris tomba peu à peu dans l'oubli. Seuls les amateurs acharnés continuèrent à s'y intéresser et en 1959, Madame Gladys Clarke créa la Société Française des Amateurs d'Iris, qui malgré toutes les difficultés rencontrées depuis sa création vit toujours, et semble actuellement s'agrandir grâce à un nombre de plus en plus important d'amateurs. Du côté des hybrideurs, Jean Cayeux, depuis plus de 15 ans, est l'un des seuls Français à introduire régulièrement ses propres variétés. Mais, et heureusement, un nouvel essor apparaît depuis quelques années, faisant redécouvrir à beaucoup de personnes cette magnifique fleur qu'est l'Iris et de nouveaux hybrideurs français se sont mis au travail. Il est à espérer que leur enthousiasme soit communicatif et que d'autres les suivent pour que dans nos jardins fleurissent des créations françaises.


  • [1] Note : Extrait du n° 56 (1980) de la revue IRIS et BULBEUSES de la SFIB.
  • [2] Biliographie : The World of Irises of the American Iris Society ; Edited by Bee WARBURTON and Melba HAMBLEN.

Print Friendly, PDF & Email
Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

* Copier le mot de passe *

* Écrire ou coller ici *